Là, mon pauvre Dadis, je ne sais plus ce que je peux faire pour toi. Toi aussi ! Je t’avais dit de donner des marchés juteux aux Chinois. Tu l’as fait, mais tu aurais dû en donner d’aussi juteux aux Américains et aux Européens, EN MEME TEMPS. Je ne te l’avais pas écrit, mais tu aurais pu le comprendre tout seul tout de même ! Maintenant tu as les Américains, les Européens et la Cour Pénale Internationale sur le dos.
Je ne sais vraiment plus comment tu vas t’en sortir maintenant, mon pauvre Dadis. Ta tragédie personnelle illustre malheureusement à merveille celle de notre continent. C’est chez nous que l’on croit que le poste de président de la République peut être occupé par n’importe qui.
Aucun d’entre nous ne monterait dans un véhicule conduit par une personne qui n’a jamais touché à un volant, mais nous sommes prêts à suivre le premier soudard qui prend le pouvoir par les armes. Il est vrai que nos peuples n’arrivent jamais à distinguer entre celui qui sait conduire une voiture et celui qui n’a pas de permis de conduire, et on leur a toujours fait prendre des vessies pour des lanternes. Mais entre nous, Dadis, qu’est-ce qui, dans ton parcours, t’a fait croire que tu avais les compétences pour diriger le peuple de Guinée ? Tu avais peut-être bien observé ton prédécesseur que les Guinéens avaient surnommé Bouki, le nom de l’hyène qui dans nos contes symbolise la stupidité, et tu t’es dit un jour que si gouverner un pays, c’est passer ses journées à recevoir des gens, leur distribuer de l’argent et réprimer tous ceux qui se plaignent, tu pouvais toi aussi le faire. Et lorsque Conté est mort, le hasard a voulu que le pouvoir tombe entre tes mains. A moins que tu ne te sois mis en embuscade pour le prendre, le moment venu. Qu’il avait tant raison, Obama, lorsqu’il disait à Accra que les Etats n’ont pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes. C’est parce que nos institutions n’ont aucun fondement que lorsqu’un chef d’Etat meurt, on se bat pour lui succéder, ou que le pouvoir tombe dans des mains aussi grossières que les tiennes. Dans le reportage que t’avait consacré la chaîne France 24, tu t’étais exclamé, pendant que tu étais dans ta voiture avec la journaliste : « le destin ! C’est phénoménal ! » Oui, le destin est phénoménal lorsqu’on arrive à le saisir et à l’orienter pour faire des choses positives. Tu sais, chacune de nos vies est un destin. Un destin qui, pour la plupart d’entre nous, est tracé d’avance et laisse peu de marque dans l’histoire. Un homme commence par exemple comme instituteur, passe directeur d’une école primaire, finit inspecteur de l’enseignement primaire, prend sa retraite et meurt. Et l’histoire finit par effacer toute trace de cet homme. Mais il peut arriver des évènements extraordinaires qui infléchissent le cours de ce destin. Tu étais un capitaine, pompiste de l’armée, et tu traficotais tranquillement dans ton coin sur les bons d’essence. Tu aurais pu continuer ainsi, finir colonel et prendre ta retraite avec tes trois ou quatre femmes dans une belle maison que tu aurais achetée avec le fruit de tes trafics. Mais ton destin a voulu que celui du peuple guinéen soit remis entre tes mains. Tu aurais pu avoir l’humilité de dire que la charge était trop lourde pour toi. Tu me diras que c’est facile pour moi de le dire, moi qui n’ai pour destin que d’écrire ces mots que personne n’est obligé de lire, et entre les mains de qui aucun pouvoir d’Etat ne tombera jamais. Tu auras peut-être raison. Tu aurais pu avoir la sagesse de t’en tenir à tes premières déclarations, et conduire tranquillement la transition jusqu’à ce que ton peuple élise un nouveau président. Tu serais alors entré dans l’histoire de ton pays par la grande porte. Tu n’as malheureusement pas su tirer de leçon de ce qui est arrivé à Robert Guéï en Côte d’Ivoire. Et tu as décidé d’endosser le costume de président qui, à l’évidence, était trop large pour toi. Et le pouvoir t’a rendu fou. Je dirai à ta décharge que tu n’es pas le seul dans la région à avoir endossé un costume présidentiel trop grand, pour le plus grand malheur de millions de personnes. Je sais que tu diras que ce qui t’arrive est injuste, que tu n’es pas le seul à avoir fait tirer sur des manifestants, qu’il y en a qui ont créé des escadrons de la mort, qui ont tué des gendarmes aux mains nues et leurs enfants, qui ont enfermé des hommes dans des containers exposés au soleil jusqu’à ce que mort s’en suive, qui ont violé des femmes et pillé des régions entières. Je sais tout cela. Mais c’est le destin, Dadis. Le destin. Qui peut dire qu’il le maîtrise totalement ? Qui sait comment cela se terminera pour ceux-là ? Tu sais, la justice des Blancs est parfois lente, mais jamais amnésique. Tu as vu ce qui arrive à Roman Polanski ? On vient de l’arrêter pour une histoire de relation sexuelle avec une mineure, 33 ans après. Tu ne sais pas qui c’est ? C’est vrai qu’il n’y a pas d’électricité, donc pas de cinéma à Conakry. Et l’affaire Ben Barka qui revient à la surface plus de 40 ans après ! Tu ne sais pas non plus qui c’est ? Là, tu exagères un peu. Et avec ça tu voulais diriger un pays ! Mais ce n’est pas grave. Ce qui te reste à faire, mon pauvre Dadis, c’est de renoncer à être candidat, et de demander pardon au peuple guinéen. Dis- lui que tu n’as pas voulu que les choses se passent ainsi, que tu as été piégé, que tu sanctionneras ceux qui ont commis ce crime. Verse quelques larmes de repentir. Va voir les chefs religieux, les chefs de village. Qui sait ? Le peuple te pardonnera peut-être et te laissera conduire la transition jusqu’à son terme. Moi, je vais être obligé de faire comme tes ministres et conseillers. Je vais te quitter pour que tu ne m’entraînes pas dans ta chute. Mais je te promets que si tes marabouts et féticheurs arrivent à sauver ta tête, je serai à nouveau à tes côtés.
Par Venance Konan (écrivain ivoirien)
Voir aussi l’interview de l’écrivain avec RFI : http://www.dailymotion.com/video/xaw2xs_venance-konan-invite-afrique-sur-rf_news